01 mars 2007

LES IMMORTELLES DE BOUKNADEL

 

 

Ce matin encore,  je suis un peu en retard quand je pars déjeûner chez M'Barka et Fatna. J'achète au passage une douzaine de roses devant mon lycée Descartes, "la treizième cadeau pour la chance"...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

M'Barka nous a fait un couscous royal, c'est délicieux, fondant, je suis certain qu'il n'y a rien de meilleur, je m'oblige à manger doucement, c'est mon grand défaut, je suis goulu... Je pense que M'Barka a vu grand, mais un grand trou se dessine devant chaque convive, et devant moi en particulier, ce trou où nos mains puisent sans se lasser. Fatna y pousse les morceaux les plus tendres du gigot d'agneau, et de citrouille, j'ai eu le bonheur de dire que mon légume préféré dans le couscous était la citrouille fondante, et bien je suis servi... A ce rythme, je vais repasser la barre du quintal....

 

 

 

 

 

 

Nous avons grandi ensemble Fatna et son frère PistacheC'est Mostapha-Pistache qui m'a initié à l'art de confectionner les lance-pierres : www.lelancepierre.canalblog.com A 5 ans, je savais déjà, d'une petite fourche en bois, d'un bout de cuir, et d'une chambre à air de vélo, faire une arme qui aurait pu rendre jaloux Thierry la Fronde.... J'en fabrique encore aujourd'hui, pour le plaisir, j'incruste parfois dans le manche un petit rameau de corail : www.corailcreations.canalblog.com j'aime quand un parent ou un ami m'en réclame, cela me fait retrouver les gestes de l'enfance. Pistache m'attend peut-être au purgatoire des petits chenapans tueurs d'oiseaux, quoiqu'ayant eu le temps d'aller 3 fois à la Mecque avant de nous quitter, il n'est pas impossible que son sommeil soit peuplé de bougainvilliers majestueux...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au dessert, une superbe corbeille de fruits, avec des nèfles du jardin. Je me demande comment je trouve la place pour en manger quelques unes, je dois faire un voeu, ce sont les premières de l'année : que tout le monde puisse éprouver ce bonheur paisible qui me fait marcher vers notre cher passé... Et que le présent reste doux sur la bonne ville de Rabat...

 

 

 

 

 

 

Salut M'Barka, salut Fatna, salut à tous,

je me sens comme un fils chez vous, c'est immense, merci.

 

 

 

 

 

 

 

 

La journée est bien entamée quand j'arrive au Jardin Exotique à l'entrée de BouknadelUn faisan doré, qui sort de chez le coiffeur, m'offre son plus beau profil. Je bâcle un peu la visite, le soleil décline... A quelques encâblures m'attend la toute première plage de notre enfance...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

""Là dans la ville toutes ces mains tendues,

m'offrent des fleurs et des fruits inconnus...

Et moi je rêve dans tes rues perdues,

un air de guitare me parle de toi...

Verte campagne où je suis né,

douce compagne de mes jeunes années...""

 

 

 

 

 

 

 

J'y suis enfin, à cette frontière, cette première lisière entre terre et mer : ici est la porte d'entrée de la plus vieille plage de notre enfanceelle contient tout ce qu'il y a de plus ancien dans nos souvenirs, nous y avons passé tant de journées et parfois de nuits, avec nos amis De Malet, salut Gisèle, salut Titousalut Catherine, salut Babé, salut RobertFernand et Papa ne sont pas loin avec leurs "couffas" de pêcheurs à la ligne, pleins de loups, de sars, d'ombrines, de soles et de palomettes....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles sont là les immortelles de mon enfance, elles ont passé les mois les saisons les années les vies, elles posent depuis toujours leur regard pâle sur le plus bel océan du monde... Ces fleurs-là sont les plus belles du monde, et les plus intelligentes, pour avoir crû sur l'ocre de la falaise, pour avoir pu dominer sable et rochers, pour avoir vu tant de soleils recommencés dans la ronde éternelle des marées... En bout de plage, à droite, sous la falaise, sur un petit coin de sable, nous campions avec nos frères De Malet sous le regard discret des immortelles...

 

 

 

 

 

 

Nous avons tous appris à nager dans cette piscinej'y ai bu ma première tasse, et pêché mes premières "gabotes" avec un simple bas de ligne. Ou encore à marée basse, je les délogeais de leur faille du bout de mon index inquisiteur au risque de me faire pincer par un gros crabe poilu... Un index d'enfant, cela peut traîner son ongle partout, l'enfouir dans le mystère visqueux d'une tomate de mer... C'est du bout de l'index qu'on commence à découvrir la vie... Et quand l'index s'associe aux autres doigts, la main devient outil qui capture les petites crevettes grises sous l'ombre verte des algues-salades : nous les gobions vivantes ces braves petites crevettes. Si je suis un grand garçon aujourd'hui, je le dois certainement à mes parents et aux petites crevettes grises qui passaient de vie à trépas dans mon gosier d'enfant...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a encore de quoi boire quelques tasses dans notre bonne vieille piscine. Petits, nous n'avions pas le droit de nous baigner ailleurs... Peu à peu, nous avons bravé les interdictions, nous nous sommes aventurés vers les vagues du grand océan. Nous avons échappé plusieurs fois à la noyade grâce à la vigilance de nos parents ou d'une grande soeur attentive... Le plus bel océan du monde est parfois piège redoutable... Grâce au ciel veillait sur nous le regard sacré des immortelles...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les marées dessinent toujours de magiques roses de sable de mer... Quand nous courions enfants sur ce rivagenous évitions les petites moules coupantes, et les risques de glissades sur les dalles à salade nous faisaient redoubler de vigilance...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au milieu de la plage, le grand rocher est toujours là. Il était presqu'une île à marée haute, c'était notre château d'enfants, avec le mystère de ses oubliettes, un boyau sombre qui le perce de part en part et dans lequel je suis bien heureux de pouvoir ramper aujourd'hui malgré mon quintal (plus le couscous de M'Barka) pour prendre cette image. Du côté Sud du rocher, à gauche quand on regarde le grand océan, c'est là que j'ai pêché mon premier poisson à la canne à lancer -mon plus beau cadeau d'enfant avec mon premier vélo- un petit loup truité, moucheté de noir, de quelques centaines de grammes... Dix fois plus gros que mes premières gabotes... Il est des étapes de la vie qu'on n'oublie jamais, jamais : la visquosité froide de sa première tomate de mer, sa première gabote, son premier loup truité, et plus tard des émotions réservées aux beaucoup plus grands qui vous rappellent un peu tout cela à la fois et qui vous font croire parfois au début du monde... ou à sa fin...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je sais que ces immortelles sont la plus grande émotion de mon voyage, elles ont vu nos pères et nos pas d'enfants aux pieds nus... Je sais, je sais que l'esprit des immortelles est éternel...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A flanc de falaise, il est des niches creusées par les vents d'hiver... Je m'y assied, je ne peux pas être mieux, j'envie les petits éperviers qui s'y posent d'un coup d'aile facile... Dans une autre vie, je rêve de naître là, tel que je suis à l'instant présent, avec un regard rose pâle posé sur l'océan...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut la petite plage heureuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand je remonte par le sentier escarpé à flanc de falaise, Abdellatif descend, sur l'épaule un filet, qu'il va caler, à pied, à l'étale de basse mer. Je lui parle des poissons que mon père pêchait avec Fernand, salut les pères, il me parle des poissons d'aujourd'hui, plus rares, il a pris quand même la semaine dernière 2 loups, 4 et 5 kilos, son visage est plein de lumière, nous sommes frères, nous parlons le langage des pêcheurs, de la mer... Abdellatif m'apprend que notre gardien de voitures Hamou est mort voilà quelques années (4 ou 5...).  Mohamed a pris la suite de son père Hamouc'est lui qui est maintenant gardien en haut de la falaise ocre à la belle saison, par dessus le bleu de l'océan et le rose des immortelles... L'esprit des pères continue à travers leurs enfants... Abdellatif a 47 ans, nous nous sommes croisés enfants sur la terre rouge de Bouknadelil me dit que sa maison m'est ouverte, de lui apporter les photos quand je reviendrai... Je compte désormais un frère de plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut Abdellatif le pêcheur de loups, à bientôt...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Désormais vous savez comme moi que les immortelles ne meurent jamais,

tout le reste est sans importance. Un lien musical, uniquement pour les mélomanes :

c_etait_hier 

 

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Posté par chiloedream1 à 01:36 - Permalien [#]